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02/02/2015

Pierre Corthay, né sous une bonne étoile

Suzy Menkes qui est tout simplement la papesse du monde de la mode comme Oprah Winfrey l'est sur les médias US, vient de le quitter après lui avoir rendu visite.

Pierre Corthay, né sous une bonne étoile sur rightandhype.comEt si elle est venue voir Pierre Corthay, c'est pour découvrir les nouveautés de sa Maison, Corthay, deux jolis modèles - la Brighton et la Twist, ce qu'elle a fait d'un œil expert mais sans fioritures.

Cette simple visite donne la dimension de la marque créée par Pierre Corthay, une marque de belles chaussures, des chaussures de Luxe qui se montrent avec fierté, cette fierté du travail bien fait. De la belle ouvrage comme on disait naguère.

Pierre Corthay avec sa marque prouve que l'audace et le talent ne sont pas des questions de taille ou d'envergure.

D'autres marques de chaussures de luxe adossées à de grands groupes, malgré un nombre conséquent de modèles, n'arrivent pas à la suivre.

Et ne devraient pas le rattraper en 2015.


Mais Pierre Corthay, c'est surtout un univers, une exigence et un mot banni, honni même - dilettantisme, un concept par trop abstrait pour, c'est un comble, un fan du genre.

Son univers se nourrit de ce que les hommes font de plus beau et il y contribue un peu, à sa manière.

Sa prochaine étape personnelle sera artistique ou ne sera pas.

Mais, reconnaissons le, Pierre Corthay est déjà un artiste, un casse pied pour certains de ses concurrents, un visionnaire pour d'autres.

En tout cas, un grand bonhomme qui partage sans limite ses envies et son cœur.

Bref, un artiste !!!

 

Mark Skeuds - Bonjour Pierre. Alors Pierre Corthay, ce n'est pas un pâtissier, ni un pâtissier et encore moins un pâtissier, mais qu'est-ce qu'il est Pierre Corthay ?

Pierre Corthay - (rires) Pierre Corthay, il est bottier.

Mark Skeuds - C'est quoi un bottier ?

Pierre Corthay - Ce n'est pas un réparateur, ce n'est pas un industriel, c'est quelqu'un qui fait des chaussures sur mesure, à la main, comme cela se fait depuis pas mal de temps.

Il s'agit donc d'un travail ultra artisanal, c'est une page blanche à chaque fois puisque l'on est dans une démarche de faire un soulier pour quelqu'un et, du coup, c'est intéressant puisque au delà du plaisir de le fabriquer, de le penser, de le créer, c'est une rencontre, qui peut déboucher sur des amitiés, cela peut arriver et en tout cas, c'est passionnant.

On a, grâce à notre métier, la possibilité de rencontrer un cône extrêmement large de gens, dans des métiers très différents, avec, également, des parcours très différents, et ça c'est génial.

C'est une vraie nourriture et s'est inspirationnel souvent, c'est donc un vrai travail, un métier très très long à apprendre, parce que dans les métiers du cuir, c'est le plus compliqué, les maroquiniers, les selliers, le reconnaissent volontiers.

C'est d'une grande grande difficulté technique, qui requiert une grande force physique, dans les bras, dans les mains ...

Mark Skeuds - Oui, tu as la tension du cuir ..

Pierre Corthay - Il y a la tension, les coutures, ce sont des trucs de sauvage à faire, et en même temps, c'est d'une précision, c'est un tout petit objet, avec des outils très tranchants ... et en même temps, il faut mettre une force énorme sur un point grand comme cela, et le moindre dérapage, c'est ruiné parce que le cuir, si il a une faculté de grande solidité, en même temps, c'est comme notre peau, c'est la fleur, c'est très sensible. C'est donc très difficile mais pour moi, c'est l'un des plus beaux métiers du monde.

C'est un métier extrêmement enrichissant, un métier qui nous permet de rencontrer de gens, intellectuellement, c'est satisfaisant et quand on l'exerce, c'est très méditatif, certes tu travailles avec tes mains, c'est comme avec le piano, on acquiert une grande dextérité et finalement, on est plus dans la tête que dans les mains.

Quand je fais une forme, en bois, pendant tout le temps ou je la fais, je ne pense qu'au client, ça veut dire que je l'ai dans la tête, je me souviens de ce que l'on a évoqué comme sujets, de sa façon de se mouvoir, de son visage, comment il est, qu'est-ce qu'il dégage, ça aide énormément à trouver le bon volume, la bonne proportion ... c'est fantastique, réellement fantastique et, en plus, le grand bonheur, c'est quand le client met ses chaussures à la fin, à la livraison et qu'il a un grand sourire, ça, c'est magique.

C'est ce que l'on attend, vraiment !!! C'est comme un comédien qui se fait applaudir, c'est le même rapport, on a besoin de cela.

Mark Skeuds - Tu te nourris de ça ?

Pierre Corthay - Oui, c'est très nourrissant car quand tu vois ce sourire, tu te dis que tu ne t'es pas trompé, que c'était vraiment cela et donc, du coup, cela se dépose dans le hard disk (le cerveau) et tu vas donc t'en resservir,  tu vas savoir le réutiliser, savoir le transformer et ça, c'est fantastique. Totalement fantastique !!!

Mark Skeuds - Et tu es tombé dans les chaussures, comme ça, par hasard ?

Pierre Corthay - Pas vraiment, en fait cela aurait pu ... mes parents sont acteurs. Les deux. Et même la seconde femme de mon père également. Donc, je n'étais pas vraiment prédestiné à cela.

Mais j'ai eu la chance tout de même, j'ai 52 ans, on s'est retrouvé à Paris avec ma mère, j'avais sept ans, en 1969 à Paris ...

Mark Skeuds - Il se passait des trucs (les suites de mai 68)

Pierre Corthay - Il se passait des trucs, il s'en était passé, et eux, eu égard à leur milieu social, c'étaient des artistes, on avait un appart' immense à Denfert Rochereau et on était quinze ou dix sept, c'était une communauté qu'elle avait recréée dans cet immense appart' haussmannien, ça faisait 180 m², 200 m², c'était immense. Il y avait sept pièces avec un loyer de 48 - c'était le bonheur - et on a vécu comme cela pendant cinq ans.

Cela explique que je n'étais pas bridé, pas mis sur des rails dans une direction bien précise et ça, déjà, c'était pas mal.

J'aillais dans une école allemande fantastique, on faisait de la sculpture, de la danse, de la musique, du tricot, de la couture, et en plus, mon père avait une tante qui était sculpteur et je passais prendre mon goûter chez elle tous les soirs.

Elle avait un atelier INCROYABLE et elle utilisait du cuir dans ses sculptures. Et donc, à huit ans, j'ai commencé à faire des objets en cuir chez elle. Et c'était un jeu pour moi, c'était vraiment comme un jeu.

J'avais déjà un grand père qui avait été ingénieur chimiste, et il y avait des ateliers partout dans le jardin. Ma mère m'a montré des photos, à deux ans, j'avais déjà une scie à la main. (rires).

Et j'aimais cela et donc, j'ai commencé à travailler avec elle, enfin, elle me donnait des petites leçons, puis, pour moi, c'est devenu un vrai truc.

De quatorze à dix sept ans, j'allais en pension en Normandie, à Honfleur, donc tous les week ends, je rentrais chez ma mère et dans ma mère, il y avait un atelier. J'étais super installé, et tout le week end durant, je bossais et dans la semaine, je vendais mes créations au lycée.

Donc, si tu veux, je faisais un petit business, cela me permettait d'acheter du cuir, des outils, cela me permettait aussi de payer mes fringue. Je me suis également payé ma première guitare comme cela - une Paul Beusher je n'avais tout de même pas les moyens de m'offrir une Gibson, mais c'était une belle copie de Gibson tout de même ...

Et puis, finalement, à seize ans, j'étais en seconde et ça ma marchait très très bien au lycée, je n'avais pas de problèmes de scolarité mais ce truc (le cuir) était tellement en moi - et en plus j'avais fait des stages chez des artisans en Bourgogne, et donc ma mère m'a encouragé.

J'ai donc cherché des endroits pour apprendre, des écoles mais je ne trouvais pas, à l'époque, les lycées techniques c'était mauvais, c'était l'horreur, avec une mauvaise ambiance que je n'aimais pas.

Là où j'étais, tous ceux qui étaient en apprentissage technique étaient surtout en échec scolaire, c'était vraiment cela à l'époque et puis mon père me dit - va voir là-bas, c'était Les Compagnons du Devoir.

J'arrive donc à Paris, place Saint-Gervais, derrière l'Hôtel de Ville, je vois le truc - ça impose, je rentre et je prends une claque énorme parce que les maisons de Compagnons sont entièrement faites par des compagnons, charpentiers, tailleurs de pierre, menuisiers... et je vois que tout est beau, au delà du beau.

C'est extraordinaire, tu vois une porte en fer forgé, tu te dis - Ô p****, la rampe est juste incroyable puisque c'est un travail de réception de compagnon, le plafond de la salle à manger est tout en caissons, incroyable !!!

Je commence à visiter les ateliers du cuir, je voulais être maroquinier et, en fait, en 1979, ils ne formaient plus de maroquiniers car ils n'avaient plus de compagnons pour cela mais ils restaient les bottiers et quand j'ai vu leur atelier, j'ai fait, OK, c'est ça.

Il y avait tout, la sculpture - le travail sur le bois, le dessin sur le volume, le travail de la peau, le travail du cuir, c'est d'une telle complexité que je me suis immédiatement dit, c'est ça que je veux faire.

Je suis donc parti chez les Compagnons à Marseille, cela a duré six ans, ma formation s'est faite comme cela.

Ce sont des rencontres, c'est toujours cela, tu croises le chemin de quelqu'un et puis, je dois dire aussi et j'en parle souvent avec ma femme, on se dit toujours, on a de la chance, on n'a pas de chance, on a de la chance quand t'es gamin, moi, mon grand père était collectionneur de disques de Jazz, il en avait quatre mille à la maison, il y avait des peintures partout, des sculptures partout, quand tu baignes là dedans enfant, cela explique beaucoup de choses.

Je n'ai pas voulu être acteur (comme mes parents) parce que c'est tout simplement difficile, je les ai vu tellement en baver, pour moi c'était un peu douloureux et pourtant mon père a participé à la grande folie du théâtre de recherche mais, malgré tout, je n'ai pas voulu faire cela. J'ai pris une voie de l'exigence du travail, en fait, c'est à et puis, surtout, j'adore travailler avec les mains. Pour moi, c'est essentiel.

Tu vois, quand je ne travaille pas, je joue de la guitare ... ou je fais de la peinture.

C'est pour cela que je suis très heureux; mon métier me comble et tout ce que je fais à côté me comble, c'est merveilleux.

Mark Skeuds - Ce n'est pas courant.

Pierre Corthay - Oui et j'ai conscience d'avoir beaucoup de chance pour cela et puis d'avoir bâti quelque chose.

Et je me suis rendu compte en analyse (rires) que je ne pouvais pas faire quelque chose en dilettante, pour moi, il n'y a pas de hobby, je fais toujours quelque chose comme un pro, dans une démarche comme si c'était mon métier en fait. Alors, c'est hyper prenant, je sais que je ne pourrais pas aller au bout de tout mais ce n'est pas grave.

C'est la démarche qui importe, l'énergie que tu mets, le plus important ce n'est pas là où tu vas mais le chemin que tu prends pour y aller. C'est ce que tu découvres sur le chemin qui est intéressant et, du coup, tu es toujours dans une dynamique de curiosité, tu es toujours dans une dynamique de découverte, comme un enfant finalement et ça, ça me .... pffffff

Mark Skeuds - C'est hyper jouissif ...

Pierre Corthay - Oui, c'est ça, c'est jouissif, tu as toujours quelque chose à voir, il y a toujours quelque chose qui va t'émerveiller, et dans mon métier, c'est pareil; à chaque fois que je vois un nouveau client, presque tout le temps, pas toujours mais presque, je me dis, tiens il est marrant, il est bizarre, il est drôlement foutu et donc comment on va le chausser en bas de sa silhouette, comment on va le raccorder à la terre et c'est toujours fabuleux car cela te challenge, ça t'oblige à réfléchir ... on va lui faire un bout pointu, non, un bout carré, non, pas un bout carré ... j'adore, j'adore, c'est un régal.

Mark Skeuds - Ça se voit (rires). Et comme je le demanderai à des pâtissiers, vois tu déjà une relève dans ton métier ?

Pierre Corthay - Ah oui. Pas depuis longtemps, pas depuis longtemps. Moi, quand j'ai commencé en 1979, début 80, j'ai été le premier compagnon, le tout premier compagnon à revenir dans une maison de luxe dans la chaussure, chez John Lobb.

En fait, ce qu'il s'est passé, après la guerre, beaucoup d'hommes dans le compagnonnage étaient des hommes qui venaient de l'artisanat et de province et sont partis dans la réparation (de chaussures) ou dans la chaussure médicale, c'était un secteur pourvoyeur d'emplois mais moi, je voulais faire de la chaussure de luxe et tu te rends compte, en 1984, la moyenne d'âge des ouvriers chez Lobb, c'était soixante dix ans ... tu imagines !!!!

Ils étaient tous à la retraite et bossaient en plus ... parce qu'il n'y en avaient plus (d'ouvriers) et, petit à peu, on a recommencé à en reformer.

Quand je suis entré chez Lobb, j'ai fait venir des jeunes compagnons, quand je suis allé chez Berlutti, j'ai fait la même chose et puis, petit à petit ... comme, à partir de 1993/94, il y a eu un renouveau de l'artisanat du sur-mesure et, du coup, la demande a augmenté.

Et, avec Internet, le process s'est décuplé et donc on n'a pas tellement plus de compagnons mais, désormais, ils sont tous là dedans et donc, on en a des bons et qui vont devenir très bons.

Nous, on a un jeune, Kevin, qui est vraiment TOP ... super, il a passé deux ans à la manufacture. Il voulait faire cela, il a été apprenti chez nous - il était parti parce que c'est dur mais il est revenu à la manufacture ... et là, il est là et il est SUPER.

Dans six mois, si il continue comme cela, il est ...

Mark Skeuds - Au top ??

Pierre Corthay - Pas au Top mais il est bien, il est vraiment bien.

Mark Skeuds - Mais pas au Top !!!

Pierre Corthay - Non, non ...

Mark Skeuds - C'est combien le Top pour y arriver ?

Pierre Corthay - Pffff ... c'est dix ans, oui, dix ans. Oui, je le vois avec un gars qui est chez nous depuis dix sept ans, il y a seulement cinq, six ans qu'il est ... pouahhh ... un avion de chasse, vraiment.

Tu lui donnes n'importe quoi, il te le fait les yeux fermés.

Et on a désormais beaucoup de femmes qui s'y mettent, avant, c'était un métier très masculin, parce que - pour les mains - faut y aller, et depuis cinq/six ans - et depuis que le compagnonnage accepte les femmes dans son sein ce qui n'était pas une mince affaire après six siècles - il y en a de plus en plus.

Les nanas que l'on a qui viennent, elles ont un truc en plus que les mecs n'ont pas !!!

Mark Skeuds - Revenons à Corthay, la marque. Ce week end, tu as dévoilé deux nouveautés, peux-tu nous en parler ?

Pierre Corthay - En terme de modèles, on en fait pas énormément (de modèles nouveaux), on n'en fait deux ou trois par an, parce que l'on n'est pas un atelier de mode, on n'a pas cette pression de sortir constamment de nouvelles choses mais on aime bien montrer des choses nouvelles et celles-ci viennent avec une inspiration venant de la musique, la musique de mon enfance comme le yéyé, ce pont entre la France et l'Angleterre.

Pierre Corthay, né sous une bonne étoile sur rightandhype.com

On a donc fait un mocassin que l'on a appelé le Brighton, qui un espèce de mocassin un peu arrogant avec une petite morgue comme cela, donc chic, comme les anglais étaient chics, un peu dandy, et puis un peu relax que l'on peut mettre l'été, pieds nus avec un costard un peu "fit" avec des petites pattes d'écrevisses, ça c'est le premier et le deuxième, c'est le Twist qui est un modèle avec des faux lacets et deux élastiques sur le côté très facile à mettre, il est super pour bouger, très confortable et est en même temps avec un code un peu habillé avec les faux lacets mas également très décontracté avec les élastiques.

Pierre Corthay, né sous une bonne étoile sur rightandhype.com

On a eu Neiman Marcus, on a eu Saks, deux de nos acheteurs (revendeurs) américains, ils nous en ont pris au moins trois couleurs ... c'est massif !!!!

Mark Skeuds - Déjà dans les bacs ?

Pierre Corthay - Pas encore dans les bacs puisque là, on fait la présentation presse mais dans les bacs ... en mars/avril et ici, au magasin (rue Volney), pareil, mars/avril.

Mark Skeuds - Il est super ce Twist !!!

Pierre Corthay - Oui, je crois qu'il est très très bien né, les proportions sont parfaites, je n'ai pas trop batailler pour le faire ... il est sorti un peu tout seul, d'ailleurs, souvent quand on galère sur un modèle prêt à porter, ce n'est pas bon signe. Pour le sur-mesure, tu as le client devant toi et donc l'inspiration, tu as son pied et tu composes avec.

Pour moi, les meilleurs modèles que l'on a fait, sont sortis comme cela ... dans l'après midi, je trouvais le truc et c'était le bon mais c'est personnel. Chacun a son process ...

Mark Skeuds - Et quels sont les modèles qui marchent (si l'on peut dire) chez Corthay ? Le modèle emblématique de Corthay ?

Pierre Corthay - Alors, incontestablement c'est le modèle Arca.

C'est marrant, parce que au début, il s'agit d'un modèle que j'ai fait pour quelqu'un.

J'en ai d'abord fait la forme, je ne parle pas des lignes mais de la forme, du volume, de la carrosserie, du bout très acéré avec des angles, je l'ai donc fait pour un client qui est un type INCROYABLE, un agent de photographe de mode - on était dans les années 90, et un jour il vient et il avait un style, une classe INCROYABLES, un petit mec, un arménien sapé d'enfer, pas un "fake", un vrai.

Il me dit qu'il désire se faire faire des chaussures sur-mesure et qu'il avait entendu parler de nous ... je lui réponds - laissez moi faire.

Je commence à faire un croquis, et il me dit que l'on a bien fait d'aller dans cette direction là. Moi, je me dis que l'on va aller au bout de l'idée, on fera cinq essayages, six essayages si il le faut mais on va aller au bout.

On a enlevé le maigre, jusqu'à la viande, vraiment, on a tout enlevé et on a sorti cette forme et c'est devenu ... le bestseller.

Je dis souvent que l'acte de création, ça dépend de toi mais pas que !!!

Cela dépend aussi de tout ce qu'il y a autour, c'est faux de dire que c'est une génération spontanée, que le mec est tout seul dans son studio devant une page blanche, c'est du pipeau. Cela dépend de tellement de choses, de la musique que tu écoutes, de l'art de que tu regardes, des gens que tu vois dans la rue, tout est hyper important et, nous, nous sommes une éponge à travers laquelle passent des choses et après, hop, tu les attrapes quand elles passent, et c'est cela qui est fabuleux.

Être attentif, tendre vers quelque chose, pas attendre quelque chose et quand on a mis ce modèle en vente, le succès a été immédiat, immédiat. Quand les gens ont vu ce modèle ....

J'ai retrouvé la première parution (de presse) que l'on a eu pour ce modèle, c'était en ... 1994/95, quand il a été fini, on l'a shooté avec un peu de retard parce que, à l'époque, personne ne nous connaissait ... et, aujourd'hui, cette forme, elle a été pompée par quasiment tout le monde ...

Mark Skeuds - C'est une satisfaction ?

Pierre Corthay - Ah oui, quand même ... je me suis dit - je ne me suis pas trompé. Comme disait Coco Chanel, chic, on me copie.

Ça, c'est donc le bestseller. On a une trentaine de modèles dans la collection et on en a douze qui sont des moteurs pour le reste de la collection, des modèles qui marchent tous très très fort ... même si cela dépend de la région du monde.

Mark Skeuds - Y a t-il un soulier que tu aimerais créer mais dont tu sais que cela sera compliqué ?

Pierre Corthay - Alors, quelques fois, il y a des clients qui m'ont demandé des trucs qui étaient vraiment délirants mais c'était moche et, là, je ne le fais pas !!!!

On a eu des clients japonais, et eux, ce sont des dingues absolus, souvent quand ils achètent une chaussure, tu as l'impression qu'ils achètent une voiture.

D'abord, ils regardent la chaussure pendant cinq/six bonnes minutes en commentant et, c'est long, six minutes tu sais, surtout quand le type ne te dis rien, qu'il parle à son copain, toi, tu ne comprends rien et tu tombes parfois sur des types qui sont "délire" et qui partent dans des délires stylistiques ... un japonais, une fois, m'a demandé de lui faire des mocassins avec la bouche des (Rolling) Stones sur la barrette et là, je lui ai répondu que non.

Moi, je fais des choses qui sont portables avec ma patte, mon twist, mais des trucs comme cela, non, je ne fais pas.

Tout au début, c'est vrai, on nous a demandé des trucs de fou mais désormais, c'est terminé.

Cela n'a rien à voir avec de l'arrogance, si cela ne me plait pas, je n'ai pas envie de le faire, c'est tout.

Un truc que j'aimerai faire mais qui est compliqué ? Hummm, si !!!

Si, il y a un truc que l'on n'a pas fait MAIS que l'on va faire, ce sont des sneakers.

Mark Skeuds - C'est ce que j'allais te dire, ça manque dans ta collection, vraiment !!!

Pierre Corthay - Confidence pour confidence, nous aussi, ça nous manque. Je "crobarde" (fais des croquis) depuis pas mal de temps. Cela cinq/six ans que j'y pense. J'ai déjà fait des maquettes, plein de trucs mais ...

J'adore les sneakers, j'ai plein de sneakers, dès que je trouve une paire de Nike un peu Funky ... j'adore, j'achète tout de suite.

Mark Skeuds - Oui, je sais que tu aimes bien Nike.

Pierre Corthay - Mais tu vois, quand je vois les autres marques qui ne viennent pas du sneaker et qui en font tout de même ... ce n'est pas un exercice facile .. certaines marques de luxe hyper connues ont sorti des horreurs, ça ne va pas, c'est moche. Mille cinq cent euros ... non, ça ne va pas !!!

Mark Skeuds - C'est vrai que souvent, c'est du grand n'importe quoi.

Pierre Corthay - Oui, vraiment. Moi, dans mon approche du design, la fonction crée l'objet ...

Mark Skeuds - Tout à fait, c'est l'usage ...

Pierre Corthay - Oui, l'usage et tu te demandes jusqu'à quelles limites tu peux aller avec cette équation là. Nous, nous ne sommes pas une boite de mode qui peut mettre des paillettes, des trucs et des machins, cela ne m'intéresse pas ça ...

Mark Skeuds - Donc, le prochain challenge de Corthay, les sneakers ?!!!

Pierre Corthay - Oui, mais si on ne l'a pas encore fait, c'est parce que c'est très cher à développer. Comme c'est une industrie, tu passes un cap industriel, ce sont de gros investissements.

En terme de moules, d'injection ... un moule pour une seule pointure, quand tu veux faire des choses un peu compliquées, la paire de moules, c'est rapidement sept à huit mille euros et tu as quinze pointures.

Mark Skeuds - Tu n'as pas le droit de te louper ...

Pierre Corthay - Tu ne peux pas te louper, si tu te loupes, ça te coûte cher. Tu t'en relèves mais après, tu te dis, c'est bien ce que l'on faisait avant (rires).

On attend donc d'en avoir les moyens, de trouver la bonne idée ... tout le monde fait la semelle cuvette de la Stan Smith ... il y a des trucs sympas mais bon, so what ?

Mark Skeuds - Parles nous de tes gouts musicaux ...

Pierre Corthay - Mes goûts musicaux ... mes premières émotions musicales, c'est Django Reinhardt au départ, tout au départ ... j'avais cinq/six ans.

Mon grand père avait pas mal de disques de Django, enfin, pas de trop mais ce qu'il fallait et ça, cela a été mes premiers flashs et après, en grandissant, j'ai eu la chance d'avoir des parents qui avaient beaucoup de musique à l'époque donc on avait tout, Jefferson Airplane, les Floyd, les Stones, les Beatles, tout ... tout ce qui sortait à l'époque, je l'écoutais, Soft Machine, Cream, tous ces trucs un peu barrés ... mais c'était super ..

Mark Skeuds - C'était une drôle de période !!!

Pierre Corthay - Oui, tout à fait. Procol Harum, tous ces trucs, c'était quand même dingue et donc, ça m'a énormément noyé, ensuite, je me suis mis un peu au Funk et à la Soul.

Je pense que l'on s'y met plus tard au Funk et à la Soul ...

Mark Skeuds - Il faut avoir une oreille un peu éduquée.

Pierre Corthay - Il y a une éducation, tu as raison, ce n'est instantané et donc, j'écoute beaucoup de Funk mais aussi énormément de Jazz, du Jazz plus contemporain, je ne peux me lasser, par exemple, de You Must Believe In Spring de Bill Evans ... une telle discrétion et une telle présence, ça ça me bluffe, c'est ça que j'aime ... une présence hallucinante.

Ce que j'aime en musique, c'est assez vaste, plutôt américain ...

Mark Skeuds - On parle de musique !!!

Pierre Corthay - On est bien d'accord, les anglais, OK, fine mais quand même, les américains, c'est là-bas que cela se passe et quand j'ai commencé à écouter du Hip Hop, c'est pareil.

Je l'ai découvert un peu après la guerre, après la déferlante des belles années 90 mais ça m'a mis une claque monumentale.

Je n'avais jamais entendu, cet espèce de mix incroyable entre la musique et des textes.

Et c'est marrant, ma mère, quand j'étais petit, me faisait écouter les Last Poets ... cela m'avait fasciné ... je me souviens même que ma mère avait accueilli à la maison Angela Davis.

Elle était dans un groupe maoïste intitulé VLR - Vive La Révolution, d'où sont sortis Castro ... elle fricotait beaucoup avec les Black Panthers et donc, du coup, Angela Davis est venue dormir deux soirs à la maison.

Et elle m'a fait écouter les Last Poets

Quand j'ai écouté du Hip Hop après, ça m'a rappelé ça. Je me suis dit que j'avais déjà entendu cela.

Si il y un groupe que j'ai beaucoup écouté, c'est Brand Nubian.

Mark Skeuds - Lord Jamar et Sadat X !!!

Pierre Corthay - J'ai énormément écouté cela, c'est vraiment très très bien ...

Mark Skeuds - Slow Down ... Slow Down ...

Pierre Corthay - Ah oui, Slow Down, olalala, c'est génial. Il y a une vraie musicalité, il n'y a rien à dire.

Et, maintenant, j'écoute des trucs genre Tinariwen, du blues, ce sont des mecs qui font du blues dans le désert, ça me plait beaucoup et j'écoute aussi un truc qui est vraiment marrant, c'est Edward Sharpe and the Magnetic Zeros, c'est vachement bien.

J'ai été un peu déçu quand j'ai vu la pub Citroën (pour la C4) parce qu'ils ont vendus ... je me suis dit, zut, fait c**** ... mais en même temps, je me dis que c'est bien car ça les fait connaitre ... mais quand même !!!!

Et j'adore les Black Keys, je les ai vu en concert et c'est patate ... parce que j'attendais de les voir en concert pour voir ce que cela donnait, c'est juste ... Ils sont deux et les mecs t'envoient une purée, les deux sont impressionnants.

Il y a une maitrise de la guitare, à ce niveau, c'est difficile. En plus, c'est subtil. Dans le genre, tu as le mec de U2 aussi ...

En concert, ça assure !!! Mais, malheureusement, je n'ai plus trop le temps de faire des concerts, la charge familiale, le travail et comme je voyage un peu partout, c'est moins facile. C'est frustrant mais bon.

Tiens d'ailleurs, j'ai loupé Edward Sharpe, ils passaient à l'Olympia ... c'est comme cela, c'est la vie !!!

J'aime aussi beaucoup xx, c'est autre chose mais j'adore, c'est pur, c'est vraiment chouette ... Tiens, j'aime bien aussi Coldcut.

En fait, je regarde partout, et comme je joue (de la guitare) en moyenne une heure et demie par jour ...

Mark Skeuds - Ah, quand même !!

Pierre Corthay - Oui, le matin avant de partir au boulot, le soir ...

Mark Skeuds - C'est une obligation ?

Pierre Corthay - Non, c'est un plaisir ...

Mark Skeuds - Je voulais dire que, si tu ne le faisais pas, cela te manquerait-il ?

Pierre Corthay - Oui, ça me manque tout le temps. Quand il n'y a personne au showroom, je prends ma guitare, je n'arrête pas.

Mon kiff, c'est d'être avec des potes et de jouer. On a de la chance, une fois par semaine, le mercredi soir depuis quatre ans maintenant, on "jamme" pendant deux heures.

Mark Skeuds - Ah ouais ?

Pierre Corthay - Oui, à cause d'un copain. C'était un client au départ et c'est devenu un très très bon pote. Et pendant deux ans, il m'a bassiné pour faire un bœuf avec moi et son frère et puis, un jour, j'avais ma gratte à l'atelier et je lui ai dit - ce soir, tu fais quoi ? Bah, on y va !! -.

Ça a commencé comme cela et ça a tellement bien marché que ça dure encore ... cinq ans que ça dure en fait et sont venus nous rejoindre, François Levantal (Sur le Fil du Rasoir, Avocats Associés, Braquo ...), il n'a pas une voix terrible mais il a une présence (d'acteur).

Sont venus nous rejoindre, un sax et une trompette et si tu ajoutes que le batteur - Tom - produit des trucs très Dub, ça marche plutôt bien.

Sinon, je joue avec des potes du Blues, dans des bars avec des potes, des Jam Sessions et j'ai un cousin germain qui fait de la prod', donc avec lui, on fait du studio.

Sur notre site par exemple, j'ai fait la musique d'un petit clip qui illustre la manufacture, c'est assez cool, guitare slide.

Ça fait partie de ma vie. Je ne peux pas vivre sans, ce n'est pas possible.

Mark Skeuds - Que peut-on souhaiter de bien en 2015, à part les sneakers, de bien pour Pierre Corthay ?

Pierre Corthay - A part les sneakers, une expo de peinture !!!

Mark Skeuds - Ah oui ?!!

Pierre Corthay - Oui, je vais t'en parler et te montrer. En fait, je fais une peinture abstraite, c'est étonnant, je fais un produit éminemment figuratif et fonctionnel mais il n'y a rien qui me fascine plus que l'abstraction.

Mark Skeuds - Ce n'est pas incompatible !!!

Pierre Corthay - En effet, moi avec l'abstraction, je rêve, ça me donne une dimension pour m'échapper. Tu pars dans un autre monde, tu découvres une autre perception des choses, et c'est en partie grâce à cela que la couleur a pris une telle place dans mon travail quotidien, parce que l'émotion de la couleur, c'est indescriptible.

Je fais un travail, je vais te montrer (ce qu'il fait)

Mark Skeuds - C'est sympa ... tu es toujours dans le volume !!!

Pierre Corthay - Ah oui, quand même, j'ai essayé la 2D et cela ne me convenait pas. Je suis un peu frustré.

Voilà, ce que tu vois ...

Mark Skeuds - On dirait du Keith Haring. Sans blaguer ...

Pierre Corthay - Je te raconte l'histoire. Un jour ma secrétaire achète un disque dur et elle laisse l'emballage sur le bureau. je vois ça et je le vois en couleur.

Je récupère le truc, je rentre chez moi et je le peins.

Le week end, ma femme qui était à l'époque conservatrice au Musée Matisse dans le Nord, rentre et j'avais mis mon "œuvre" sur le micro ondes. Elle la voit de loin et me demande si je l'ai acheté, si j'avais fait un échange et qui avait fait cela.

Moi, je ne dis rien parce qu'elle a un œil ... au secours. Puis je lui dis que c'est moi ... ça a commencé comme cela, il y a presque dix ans.

Et ce que je t'ai montré, ce sont des assemblages de cartons de calage que tu trouves dans les boites de produits hi-tech, électroménager ... et moi, ça me fascine.

Je les réemploie, je les découpe et j'en fais un vocabulaire.

Mark Skeuds - Donc une expo prochainement (sa femme est galeriste) ?

Pierre Corthay - J'espère, j'espère mais je sais que le monde des galeries est un monde sans pitié ...

Mark Skeuds - Tu n'as pas le droit à l'erreur !!

Pierre Corthay - Non, le coming out doit être ... c'est à la troisième expo que tu pourras dire que tu es artiste.

J'en ai fait deux déjà, donc j'attends la troisième avec impatience, tu comprends !!!

Mark Skeuds - Pierre Corthay, l'expo au Grand Palais ...

Pierre Corthay - Non ...

Mark Skeuds - Au Petit Palais alors et, sinon, tu as déjà la vision de Corthay en 2015 ?

Pierre Corthay - Pour les modèles, on vient d'en faire deux, ça suffit. Pour cet été, on va peut-être un faire un ou deux, on va voir.

Pour l'instant, on bosse énormément sur le déploiement commercial. On vient de faire une ouverture à Pékin, il y a deux mois, ça commence très très fort.

Pékin, on a un emplacement dans le plus beau mall (centre commercial) de Chine grâce à une rencontre, sans finalement y avoir réfléchi avant.

Et cela s'est souvent passé comme cela, à Londres par exemple, on a eu notre boutique parce que l'on connaissait quelqu'un chez Chanel et comme leur boutique était trop grande pour eux, on nous a proposé d'y venir.

Et maintenant que l'on est à Pékin, il y a de grandes chances que l'on aille plus loin en Chine.

Mark Skeuds - C'est tout le mal que je te souhaite Pierre, merci pour cette belle rencontre, j'espère à bientôt. On a rendez-vous en juin pour le concert de EPMD.

Pierre Corthay - Avec plaisir Marc. Merci à toi.

(conversation enregistrée le 27 janvier 2015 au Park Hyatt Paris par Mark Skeuds)

 

http://bit.ly/164MpOY

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